Parmis les nouvelles séries de la saison télévisuelle 2006 - 2007, Ugly Betty n'était pas dans les grands favoris. Le concept même pouvait apparaître comme une antithèse à la qualité : une adaptation d'un télénovela brésilien [sic], lui-même déjà adapté de manière catastrophique par l'Allemagne qui l'a baptisé Le Destin de Lisa, alias l'histoire de la pôôôôvre Lisa qui est laide mais gentille et surtout un peu (beaucoup) complètement conne et qui travaille dans le milieu pas-gentil-tout-plein de la mode, avec des gens qui sont tous-beaux-et-pas-gentils-ouin-ouin, le tout servi à la sauce clichés à gogo, 100% mièvrerie et bons sentiments.
Heureusement, les Américains ont la classe, et, EUX, savent faire des séries. Même qu'ils savent rectifier le travail des autres lorsqu'ils adaptent un soap brésilien tout pourri. Si vous voulez une idée de la qualité d'Ugly Betty (l'adapation US du télénovela brésilien), eh bien c'est à peu de choses près l'exact opposé du triste et fade Destin de Lisa.
Bon, c'est pas non plus parfait. Les premiers épisodes, bien que très largement regardables, souffrent d'une structure très répétitive qui insiste un peu trop sur le renversement des valeurs, à savoir l'opposition entre Betty-la-moche-mais-gentille-et-compétente et les autres riches-et-beaux-qui-sont-un-peu-méchants-quand-même. Mais très rapidement, Betty s'affranchit de ses racines pour devenir une vraie bonne série, drôle et pétillante, imaginative et débordante de fraîcheur et d'humanisme.
Comme dans les deux précédentes versions, Betty est une jeune fille au physique ingrat, qui compense sa lacune physique par des qualités humaines (quoique Lisa soit complètement conne, la pauvre). Elle réussit à trouver un boulot dans un prestigieux magazine de mode intitulé... Mode, pour lequel elle est l'assistante du rédacteur en chef. Comme dans les autres versions, elle est un peu perdue dans ce monde où le paraître est plus important que l'être et où les gens ne sont pas tendres avec elle.
Mais les points communs s'arrêtent là. Ugly Betty, contrairement à ses consoeurs, n'est pas un soap mais bel et bien une comédie. Comme pour casser la filiation dès le pilote, Betty n'est pas engagée pour ses compétences mais parce que Bradford Meade, le mégaboss du magazine, juge qu'une assistante ingrate empêchera son bon à (presque) rien de fils alias le directeur du magazine de s'envoyer en l'air avec elle. Et puis Betty a beau être laide et gentille, elle n'est pas pour autant fade et insipide comme Lisa : elle a du caractère, et son physique est un trait à part entière de sa personnalité, contrairement à la version allemande pour laquelle le physique de Lisa n'est qu'un prétexte à la série. Le physique de Betty, bien qu'un peu outransier (chevelure impossible, appareil dentaire, goûts vestimentaires catastrophiques, rondeurs), n'est pas subi par l'héroïne, qui aime la manière dont elle s'habille et assume son appareil et ses rondeurs, ce qui donne des scènes savoureuses notamment à chaque début d'épisode, où l'on voit toujours Betty dans une situation qui fait ressortir son manque de beauté, juste avant qu'apparaisse le logo de la série. Les scénaristes intègrent les caractéristiques physiques de Betty au comique de la série, qui se moque certes du milieu de la mode mais aussi de son héroïne mal fringuée. On ne peut que rire lorsque d'autres personnages se moquent de Betty.
Le principal point fort de la série est donc la distance qu'elle a sur elle-même. Au lieu de renier le soap d'où elle vient, la série assume complètement. Ugly Betty utilise pas mal de ficelles scénaristiques du soap-opera : intrigues rocambolesques, retournements de situation improbables, clichés, bons sentiments... mais avec ce second degré qui les transforment en un humour diablement efficace. Ugly Betty est drôle. Très drôle, même, et de plus en plus. Les scénaristes se moquent de tout, et surtout d'eux-mêmes, comme on peut le voir par ces extraits de soap que regarde le père de Betty qui rappellent la filiation de la série à ce genre décrié, ou par les répliques de certains personnages lors de scènes clichées ou mièvres, qui disent eux-mêmes combien la situation est ridicule, ce qui a pour effet de supprimer "l'effet soap".
Les personnages sont au premier abord complètement clichés. Mais les scénaristent réussissent, à force de dérision et d'humour, à leur constituer une vraie épaisseur et à les rendre très attachants sans annihiler leur force comique, c'est-à-dire leurs caractéristiques clichées. On a ainsi une palette de personnages clichés tels que la réceptionniste anorexique et salope, le gay flamboyant et méchant, le beau gosse coureur de jupons ou la femme manipulatrice pleine d'ambitions, mais ils restent crédibles, drôles et surtout très attachants, et constituent la vraie force de la série.
Pour ces personnages hauts en couleurs, les scénaristes imaginent des intrigues certes très largement over the top, mais hautement divertissantes. Et plus c'est gros, plus c'est bon. La vraisemblance n'entre même plus en compte quand on s'amuse à ce point des histoires des personnages. Les intrigues sont denses, intenses, très drôles, et très audacieuses. Le point fort surprise de la série étant cet humanisme, le message de tolérance qui est véhiculé par les intrigues, sans que ça sonne une seconde "morale bien-pensante à la 7 à la maison"
Comme quoi du second degré et du recul sur soi-même peut faire des miracles, même à la télévision :)