Je viens de me relire Topaze de Marcel Pagnol, et ce livre me régale toujours autant à chaque fois que je m'y replonge. Pour moi le meilleur roman de Marcel Pagnol, auteur marseillais du XXème siècle, Topaze est une brillante pièce de théâtre sur l'argent, le pouvoir et la morale, et sur un homme représentant un modèle de vertu et de conscience, qui à la suite de quiproquos malheureux est entraîné dans la spirale de l'argent, s'en révolte pour, ensuite, devenir lui aussi un maillon de la chaîne.
Topaze représente le modèle de l'abruti vertueux, tellement naif et croyant si sincèrement aux principes d'une société bonne fondée sur le mérite et le travail qu'il ne voit pas que le monde se joue de lui. Pagnol ne lésigne pas sur les clichés, que ce soit par ce personnage principal ridiculeusement utopique dont le cours (il est instituteur) ressemble à une propagnade de la vertu, ou encore par la description du milieu d'affaires représenté par Castel-Bénac, homme politique crapuleux dont les moeurs sont l'exact opposé de celles de Topaze.
Pourtant et heureusement, Pagnol a de l'idée derrière ces clichés, et s'il les installe en tant que situation initiale au début de chaque acte afin de lancer les situations, il les abandonne bien vite et ne les utilise que pour produire l'aspect comique, qui vient par des dialogues rythmés et incisifs, une excellente interraction entre les personnages et par un comique de situation remarquablement maîtrisé. En effet, sous cette superficialité se cache une solide démonstration sur la réalité de la société moderne, et sur ce qu'est réellement le pouvoir. Et finalement, alors que le professeur Topaze démontrait à ses élèves avec une désopilante bonne foi un monde dualiste dans lequel le Bien et le Mal sont clairement séparés, les désillusions successives du personnage et son apprentissage de la vie telle qu'elle est lui font insérer des nuances dans son discours, et permettent à Pagnol de dresser un portrait somme toute réaliste de la société : l'argent ne fait pas le bonheur mais seuls ceux qui en ont sont heureux, à moins, comme Topaze au début de la pièce, de s'enfermer dans un monde de vertu certes sécurisant mais inadapté dans la vie en société, dans laquelle l'argent est le moteur de l'ambition et la source du pouvoir.
Par une suite de scènes dans lesquelles l'humour cotoie la pertinence, acte après acte Pagnol fait entrer Topaze dans un nouveau stade de perception du monde. De professeur heureux mais déconsidéré, il évolue en homme d'affaire manipulé dans l'acte 2. Il devient conscient de sa faiblesse dans l'acte 3 quand il découvre la véritable nature de ses associés et du milieu dans lequel il travaille, mais après une phase de désespoir, la vue de sa réussite et l'amour qu'il ressent pour la femme de son patron (qui préfigure de son goût pour le pouvoir) l'amènent à accepter dans le dernier acte les règles du jeu, et même de s'y complaire au point d'opérer un véritable coup d'Etat et d'obtenir en quelque sorte une victoire "morale" sur son patron, et mettant dehors celui qui l'avait manipulé et déconsidéré et en instaurant lui-même ses règles.
En gros : une formidable comédie de moeurs parisiennes et une confrontation excellente entre l'idéal et le réel.
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