Tout le monde adore imaginer ce qui aurait pu être mais qui n'a pas été, refaire un monde avec des "si". Les historiens anglais ont beaucoup écrit des "What if books", des livres d'histoire qui théorisent un monde sans par exemple la réussite de la Révolution russe (et donc du communisme), ou avec l'Allemand comme langue officielle des Etats-Unis comme cela a failli être, ou bien d'autres hypothèses qui auraient profondément changé le monde tel qu'on le connaît. La télé aussi adore ça, les "what if episodes" sont souvent des gros succès d'audience (
Buffy,
Friends) et
Sliders en fait même son postulat de départ. Et si souvent imaginer ce qui aurait pu être n'est qu'une perte de temps futile et inutile, parfois c'est intéressant, et même, nécessaire.
Eric-Emmanuel Smith se classe dans cette deuxième catégorie avec son livre
La part de l'autre, qui propose un "what if" des plus passionnants : et si Hitler, peintre raté, avait été accepté à l'Ecole des Beaux-Arts de Vienne à laquelle il a postulé deux fois sans succès ? Comment aurait évolué le jeune Adolf Hitler s'il s'était consacré à une vie d'artiste ? Comment ce succès au concours d'entrée aurait-il profondément changé sa personnalité ?
Si toutefois on partage, comme l'auteur, que la destinée d'Hitler se dessine psychologiquement à partir du moment où il subit son premier et douloureux gros échec (et cette thèse est très plausible), ce livre prend tout son sens. Smith prend comme point de départ le jour des résultats du concours, et divise par la suite son roman en deux récits : l'un tourne autour d'Hitler et sa vie telle qu'elle a été, et nous montre comment l'enfant frustré est devenu l'un des dictateurs les plus meurtriers de l'histoire ; l'autre imagine ce qu'aurait été la vie d'Adolf H, étudiant aux Beaux-Arts. Les deux récits évoluent parallèlement sans jamais se croiser, mais les résonnances entre le fictif Adolf H et le réel Hitler sont frappantes et encouragent à réfléchir sur
la part de l'autre, c'est-à-dire la part d'humanité de chaque individu, celle par laquelle il laisse pénétrer les influences extérieures. Smith, qui s'est appuyé sur des biographies et ouvrages historiques autour d'Hitler, dresse un portrait psychologique de l'homme et part de la théorie selon laquelle Hitler a été ce qu'il a été à cause de son isolement et de la carapace psychologique qu'il s'est constituée pour justifier ses échecs et se persuader d'un grand destin. Au contraire, par sa fictive admission aux Beaux-Arts, Smith imagine un Adolf H. qui, encouragé à s'ouvrir aux autres, décide par là de réfléchir sur lui-même, de comprendre ses faiblesses, de régler les conséquences de son enfance difficile (grande séquence que la rencontre entre Adolf H et le Docteur Freud). Smith montre simplement comment le rapport aux autres (et par conséquent à soi) peut transformer une personne. Hitler et Adolf H. ont le même passé, mais à la suite du résultat à ce concours, vont emprunter des chemins qui font d'eux deux hommes complètement différents, ce qui se ressent forcemment sur le reste du monde.
Bref, vous l'avez compris, ce livre m'a passionné. D'abord parce qu'il est fin et intelligent dans son portrait psychologique des deux "façettes" Hitler et Adolf H. Ensuite car l'auteur possède un style bien à lui, littéraire et très agréable à lire. Enfin car la partie consacrée à Hitler est juste historiquement, et celle consacrée à Adolf H. est réjouissante d'inventivité et de pertinence.
A lire je vous dis !