Critiques bouquins

Lundi 30 octobre 2006

Je viens de me relire Topaze de Marcel Pagnol, et ce livre me régale toujours autant à chaque fois que je m'y replonge. Pour moi le meilleur roman de Marcel Pagnol, auteur marseillais du XXème siècle, Topaze est une brillante pièce de théâtre sur l'argent, le pouvoir et la morale, et sur un homme représentant un modèle de vertu et de conscience, qui à la suite de quiproquos malheureux est entraîné dans la spirale de l'argent, s'en révolte pour, ensuite, devenir lui aussi un maillon de la chaîne.

 

Topaze représente le modèle de l'abruti vertueux, tellement naif et croyant si sincèrement aux principes d'une société bonne fondée sur le mérite et le travail qu'il ne voit pas que le monde se joue de lui. Pagnol ne lésigne pas sur les clichés, que ce soit par ce personnage principal ridiculeusement utopique dont le cours (il est instituteur) ressemble à une propagnade de la vertu, ou encore par la description du milieu d'affaires représenté par Castel-Bénac, homme politique crapuleux dont les moeurs sont l'exact opposé de celles de Topaze.

Pourtant et heureusement, Pagnol a de l'idée derrière ces clichés, et s'il les installe en tant que situation initiale au début de chaque acte afin de lancer les situations, il les abandonne bien vite et ne les utilise que pour produire l'aspect comique, qui vient par des dialogues rythmés et incisifs, une excellente interraction entre les personnages et par un comique de situation remarquablement maîtrisé. En effet, sous cette superficialité se cache une solide démonstration sur la réalité de la société moderne, et sur ce qu'est réellement le pouvoir. Et finalement, alors que le professeur Topaze démontrait à ses élèves avec une désopilante bonne foi un monde dualiste dans lequel le Bien et le Mal sont clairement séparés, les désillusions successives du personnage et son apprentissage de la vie telle qu'elle est lui font insérer des nuances dans son discours, et permettent à Pagnol de dresser un portrait somme toute réaliste de la société : l'argent ne fait pas le bonheur mais seuls ceux qui en ont sont heureux, à moins, comme Topaze au début de la pièce, de s'enfermer dans un monde de vertu certes sécurisant mais inadapté dans la vie en société, dans laquelle l'argent est le moteur de l'ambition et la source du pouvoir.

Par une suite de scènes dans lesquelles l'humour cotoie la pertinence, acte après acte Pagnol fait entrer Topaze dans un nouveau stade de perception du monde. De professeur heureux mais déconsidéré, il évolue en homme d'affaire manipulé dans l'acte 2. Il devient conscient de sa faiblesse dans l'acte 3 quand il découvre la véritable nature de ses associés et du milieu dans lequel il travaille, mais après une phase de désespoir, la vue de sa réussite et l'amour qu'il ressent pour la femme de son patron (qui préfigure de son goût pour le pouvoir) l'amènent à accepter dans le dernier acte les règles du jeu, et même de s'y complaire au point d'opérer un véritable coup d'Etat et d'obtenir en quelque sorte une victoire "morale" sur son patron, et mettant dehors celui qui l'avait manipulé et déconsidéré et en instaurant lui-même ses règles.

 

En gros : une formidable comédie de moeurs parisiennes et une confrontation excellente entre l'idéal et le réel.

Par Sylvain
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Lundi 2 avril 2007
Tout le monde adore imaginer ce qui aurait pu être mais qui n'a pas été, refaire un monde avec des "si". Les historiens anglais ont beaucoup écrit des "What if books", des livres d'histoire qui théorisent un monde sans par exemple la réussite de la Révolution russe (et donc du communisme), ou avec l'Allemand comme langue officielle des Etats-Unis comme cela a failli être, ou bien d'autres hypothèses qui auraient profondément changé le monde tel qu'on le connaît. La télé aussi adore ça, les "what if episodes" sont souvent des gros succès d'audience (Buffy, Friends) et Sliders en fait même son postulat de départ. Et si souvent imaginer ce qui aurait pu être n'est qu'une perte de temps futile et inutile, parfois c'est intéressant, et même, nécessaire.

Eric-Emmanuel Smith se classe dans cette deuxième catégorie avec son livre La part de l'autre, qui propose un "what if" des plus passionnants : et si Hitler, peintre raté, avait été accepté à l'Ecole des Beaux-Arts de Vienne à laquelle il a postulé deux fois sans succès ? Comment aurait évolué le jeune Adolf Hitler s'il s'était consacré à une vie d'artiste ? Comment ce succès au concours d'entrée aurait-il profondément changé sa personnalité ?
Si toutefois on partage, comme l'auteur, que la destinée d'Hitler se dessine psychologiquement à partir du moment où il subit son premier et douloureux gros échec (et cette thèse est très plausible), ce livre prend tout son sens. Smith prend comme point de départ le jour des résultats du concours, et divise par la suite son roman en deux récits : l'un tourne autour d'Hitler et sa vie telle qu'elle a été, et nous montre comment l'enfant frustré est devenu l'un des dictateurs les plus meurtriers de l'histoire ; l'autre imagine ce qu'aurait été la vie d'Adolf H, étudiant aux Beaux-Arts. Les deux récits évoluent parallèlement sans jamais se croiser, mais les résonnances entre le fictif Adolf H et le réel Hitler sont frappantes et encouragent à réfléchir sur la part de l'autre, c'est-à-dire la part d'humanité de chaque individu, celle par laquelle il laisse pénétrer les influences extérieures. Smith, qui s'est appuyé sur des biographies et ouvrages historiques autour d'Hitler, dresse un portrait psychologique de l'homme et part de la théorie selon laquelle Hitler a été ce qu'il a été à cause de son isolement et de la carapace psychologique qu'il s'est constituée pour justifier ses échecs et se persuader d'un grand destin. Au contraire, par sa fictive admission aux Beaux-Arts, Smith imagine un Adolf H. qui, encouragé à s'ouvrir aux autres, décide par là de réfléchir sur lui-même, de comprendre ses faiblesses, de régler les conséquences de son enfance difficile (grande séquence que la rencontre entre Adolf H et le Docteur Freud). Smith montre simplement comment le rapport aux autres (et par conséquent à soi) peut transformer une personne. Hitler et Adolf H. ont le même passé, mais à la suite du résultat à ce concours, vont emprunter des chemins qui font d'eux deux hommes complètement différents, ce qui se ressent forcemment sur le reste du monde.

Bref,  vous l'avez compris, ce livre m'a passionné. D'abord parce qu'il est fin et intelligent dans son portrait psychologique des deux "façettes" Hitler et Adolf H. Ensuite car l'auteur possède un style bien à lui, littéraire et très agréable à lire. Enfin car la partie consacrée à Hitler est juste historiquement, et celle consacrée à Adolf H. est réjouissante d'inventivité et de pertinence.
A lire je vous dis !
Par Sylvain
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